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Laure Barachin est l'autrice de plusieurs romans dont "Les Enfants du mal", "Un été en terre catalane", "Le Chemin des Étoiles", "Le Rêve d'une vie meilleure" et "La jeune fille qui lisait dans les pensées".

No home Yaa Gyasi

Yaa Gyasi a choisi la fiction pour évoquer de dures réalités : la traite négrière, le commerce, la vente d’êtres humains et ses conséquences sur plusieurs générations. Chaque chapitre est consacré à une génération et à la vie d’un personnage marquant de cette génération, que l’on peut retrouver sur l’arbre généalogique du début.

Yaa Gyasi est née au Ghana et vit aux États-Unis. J’avais envie de découvrir l’histoire du Ghana, en parallèle avec celle des États-Unis, le point de vue des Africains devenus des Afro-Américains. En lisant ce roman, j’ai mieux compris le sens de ce terme et le traumatisme, transmis de génération en génération, qu’il dissimule. 

Au XVIIIe siècle, le Ghana est la Côte-de-l’Or. Dans les villages, les guerriers fantis et ashantis capturent leurs semblables et les vendent aux Anglais qui les enferment dans le fort de Cape Coast.

Effia et Esi sont des demi-sœurs mais elles ne se sont jamais connues. Effia sera mariée à un Anglais qui vit dans le fort et Esi sera capturée par des guerriers qui ont pillé son village pour délivrer la fille d’un des leurs, réduite en esclavage. Esi est vendue aux Anglais, enfermée dans un cachot, entassée avec des centaines d’autres femmes, avant d’être envoyée par bateau dans les plantations du sud des États-Unis. Elle survivra aux conditions atroces de détention et de transport mais vivra par la suite un véritable enfer sur terre, ainsi que sa fille Ness.

J’ai cru jusqu’à la fin de ma lecture que No home était le titre original choisi par Yaa Gyasi mais j’ai découvert qu’il s’agissait en fait de Homegoing. Je n’ai pas compris la raison de ce changement. Homegoing me semble en effet plus correspondre au texte. « Retrouver son foyer » disait un commentateur ou une commentatrice. Pourquoi pas ? C’est un peu le sentiment que j’ai eu aussi à la fin de ma lecture. Le final émouvant donne vraiment cette impression.

Ce roman peut se lire de plusieurs façons. Tout d’abord comme un roman historique qui retrace trois cents ans de l’histoire tourmentée des Afro-Américains, avec un parti-pris réaliste, presque naturaliste, un réalisme tragique, parfois cruel, sans s’appesantir toutefois. La construction du récit permet de suggérer sans tout montrer, ce qui, pour moi, est suffisant et permet de garder une intensité émotionnelle assez forte.

Effia aura une descendance qui vivra sur la Côte-de-l’Or, l’actuel Ghana, et Esi, une descendance qui vivra aux États-Unis et connaîtra très souvent le pire.

Chaque chapitre peut presque se lire comme une nouvelle, avec l’histoire d’un personnage qu’on retrouve dans l’arbre généalogique, en alternant les États-Unis et le Ghana, et avec une chute tantôt tragique, cruelle ou source d’espoir.   

Yaa Gyasi évoque des points peu connus de l’Histoire Afro-Américaine pour les mettre en lumière et passe au contraire sous silence les sujets habituels, comme la guerre de Sécession par exemple. C’est un choix intéressant et instructif car il donne accès à un autre point de vue, différent et source de questionnement. J’ai appris l’existence du Fugitive Slave Act, loi qui permettait d’arrêter tout esclave présumé en fuite dans le Nord et de le renvoyer dans le Sud, sans tenir compte du nombre d’années écoulées depuis sa fuite. Il y avait aussi la Bloodhound Law qui autorisait la chasse aux esclaves avec des chiens.

« Ils savaient tout ça, pourtant n’avaient-ils pas gagné leur liberté ? Les jours à courir dans les forêts et à vivre sous les planchers. N’était-ce pas le prix qu’ils avaient payé ? » Un prix atroce et cependant insuffisant car, même après avoir subi toutes ces horreurs, il était possible d’être repris et ramené au point de départ pour être torturé et assassiné en guise d’exemple. Plus le châtiment est épouvantable, plus il est dissuasif. Il y a des passages vraiment poignants. Jo a tellement souffert que la guerre civile ne le concerne pas. Il « n’était pas en colère. Il ne l’était plus (…). Si Jo éprouvait quelque chose, c’était de la fatigue. »

La fin de l’esclavage ne change rien, il est remplacé par la ségrégation. H est arrêté sous un prétexte futile et envoyé travailler à la mine alors que les Blancs sont là pour avoir tué un homme.

La lourdeur de ce passé a été transmise à la jeune génération qui peine à s’en libérer. Certains utiliseront la drogue à Harlem pour tenter d’oublier le poids de cette souffrance, de l’exclusion, de l’injustice. Le roman a une dimension sociologique, presque journalistique, comme un reportage qui montrerait de façon réaliste le vécu représentatif de certaines vies brisées, qui essaient cependant de renouer avec l’espoir de s’en sortir. Cette énergie, cette réussite seront incarnées par Yaw et Marjorie, les Ghanéens, et Marcus, l’Américain qui prépare un doctorat de sociologie mais reste tourmenté.     

« À l’origine, il avait voulu centrer son travail sur l’ancien système de louage des condamnés, système qui avait spolié son arrière-grand-père H de plusieurs années de sa vie, mais plus il approfondissait la question, plus le projet prenait de l’ampleur. »

J’ai ressenti la même ampleur dans cette œuvre de Yaa Gyasi et peut-être aussi l’envie de traduire dans ses écrits cette « rage intellectuelle » dont parle Yaw, cette envie de se libérer des anciens carcans mais aussi de la peur, du traumatisme qu’elle génère ; l’envie de raconter la réalité vécue sans l’édulcorer :

« Le révérend George Lee, (…) assassiné alors qu’il tentait de s’inscrire pour voter.

Rosa Jordan (…) assassinée à bord d’un bus après l’abolition de la ségrégation, à Montgomery, dans l’Alabama. Elle était enceinte. »

Le final à Cape Coast avec Marjorie et Marcus est, pour moi, la représentation littéraire, symbolique, de la tentative d’émancipation des Afro-Américains : Marcus n’a plus peur de l’eau, de nager dans l’Atlantique où ont sombré les cadavres d’êtres humains jetés à l’eau car ils n’avaient pas survécu aux conditions épouvantables de la traversée. La mer était, pour lui, un cimetière source d’angoisse. Comment se libérer de cette peur et, plus dur encore à avouer, de la peur des Blancs : "Abro Ni" : "méchant homme", "celui qui feint d'être gentil et vous mord ensuite" ?   

Homegoing est une lecture intense sur le plan émotionnel, instructive et j’y ai aussi découvert des contes et légendes africains, ainsi qu’une partie fort intéressante de l’histoire du Ghana, que je ne connaissais pas du tout.  

Merci à Afriqueah-Francine pour nos échanges au début de ma lecture. Je vous invite à aller lire aussi sa chronique de ce roman.

Je n'oublie pas non plus Miss Fantomette, qui m'avait suggéré cette lecture avec un aimable petit commentaire sur un de mes billets.  

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